Thomas SANKARA

« L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort »[1].

En la patrie des Hommes intègres et plus largement pour l’ensemble des peuples en souffrance, il était porteur d’espoir. Puisant sa force dans son humanisme, il aura donné sa vie au service de la libération des peuples[2]. Sa vision émancipatrice, irréductible à la résistance, avait pour objet premier une révolution des esprits[3]. Selon Thomas Sankara, seule une révolution sous-tendue par « une philosophie des luttes multiformes »[4] pouvait déboucher sur l’autodétermination des peuples. Aussi, il impulsa une révolution non seulement économique mais également sociale et environnementale[5]. Thomas Sankara est entré dans l’histoire par la grande porte aux cotés de Guevara et Lumumba en ce sens qu’il symbolise, à travers sa mémoire, un projet révolutionnaire.

 

Un leader charismatique

 

Il aura mis son charisme au service de sa cause.

Dénonçant l’indécence des gouvernements dispendieux, il s’imposait et imposait aux membres de son gouvernement une sobriété à toute épreuve. Il veillait à ce que ses ministres ne fassent pas de dépenses somptuaires. Par ailleurs, il s’imposait et imposait aux membres de son gouvernement une rigueur de travail[6] qu’il voulait contagieuse[7].

En fin communicant, il a su mettre en avant son éthique révolutionnaire[8]. A l’aise devant les caméras, il n’hésitait pas à sillonner le pays en Renault R5 ou à s’improviser mettre d’ouvrage pour construire une école dans un village.

Il était également un orateur éloquent. Son discours devant l’assemblée générale des nations-unies le 4 octobre 1984 est emblématique. Le message de vérité qu’il adressa ce jour à l’humanité restera dans les mémoires[9].

Un projet révolutionnaire « multiforme »

L’essence de son projet révolutionnaire reposait sur l’aptitude du peuple Burkinabais à prendre conscience des enjeux politiques, économiques et environnementaux impliquant le Burkina-Faso. Aussi, dès son arrivé à la tête du Conseil National Révolutionnaire (CNR) en 1983, Thomas Sankara s’alarma du niveau d’éducation de la population Burkinabais : « Dans le domaine de l’éducation, notre pays se situe parmi les pays les plus retardataires avec un taux de scolarisation de 16,4 % et un taux d’analphabétisme qui s’élève à 92 % en moyenne. C’est-à-dire que sur 100 Voltaïques, à peine huit semble savoir lire et écrire en quelque langue que ce soit »[10]. L’année suivante, dans son discours devant l’assemblée générale des Nations-Unies du 4 octobre 1984, Thomas Sankara signalait un taux record d’analphabétisme de 98%. En deux ans de gouvernance, le CNR pourra se targuer d’avoir fait passer le taux de scolarisation de 10% à près de 22%[11] grâce à la construction de nombreuses écoles.

La question sanitaire aura également été au centre des ses préoccupations. Lors de son discours d’orientation politique du 2 octobre 1983, Thomas Sankara dénonçait un taux de morbidité et de mortalité des plus élevés en raison de la prolifération des maladies transmissibles et des carences nutritionnelles. Par ailleurs, il pointait du doigt le manque de ressources pour faire face à cette situation indiquant que le Burkina comptait « un lit d’hôpital pour 1200 habitants et un médecin pour 48 000 habitants »[12]. Il en aura averti la « la communauté internationale » dès le début de son discours devant l’assemblée générale des Nation-Unies le 4 octobre 1984 : « Je parle au nom des mères de nos pays démunis, qui voient mourir leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe, pour les sauver, des moyens simples que la science des multinationales ne leur offre pas… »[13] . Le CNR pourra à nouveau se féliciter d’avoir agi avec détermination en vaccinant des millions d’enfants du Burkina-Faso et des pays voisins[14].

Il fût écologiste avant l’heure. A travers son discours sur la préservation de l’arbre, de l’environnement et de la vie du 5 février 1986, il aura alerté sur la nécessité de stopper la déforestation et aura combattue contre la désertification en lançant un programme de plantation d’arbres.

Il aura également été à l’avant-garde de la cause féministe en l’intégrant à son projet révolutionnaire : « Ce n’est pas un acte de charité ou un élan d’humanisme que de parler de l’émancipation de la femme. C’est une nécessité fondamentale pour le triomphe de la révolution »[15].

Mais le pan le plus subversif de son projet fût son engagement dans la révolution économique. Il était déterminé à ce que le Burkina-Faso recouvre sa souveraineté économique. Selon Thomas Sankara, l’indépendance économique à l’égard des forces impériales devait notamment passer par une libération de la dette financière des Etats africains à l’égard des bailleurs de fonds internationaux. Aussi, lors de son discours au sommet d’Addis Abeba le 29 juillet 1987, il appela les autres chefs d’états Africains à s’unir pour ne pas la recouvrer la dette. Comme il le rappela non sans humour, « la dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord, si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas, soyons en sur. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir soyons en sur également »[16]. Devant une telle évidence, difficile de dire que le paiement de la dette constituait une question morale.

Il avait conscience que son impertinence et son intransigeance [17] auraient raison de lui. Il déclara à l’occasion du 4ème anniversaire de la révolution : «  Les complots les plus sordides ont été ourdis pour nuire à notre action ou, pire, pour renverser notre révolution »[18]. Il déclara sous forme d’annonce prémonitoire, « Le jour que vous entendrez que Blaise Compaoré prépare un coup d’État contre moi, ce n’est pas la peine de me prévenir. Car, ce serait trop tard »[19]. La contre-résistance réactionnaire soutenue de l’extérieure ne pouvait elle plus tolérer longtemps de tels écarts ? Seul un jugement impartial nous le dira[20].

« On ne tue pas les idées. Les idées ne meurent pas »[21]

Loin de vouer un culte à Thomas Sankara, cet hommage à pour objet de questionner la possibilité de l’émergence de nouvelles formes de luttes anti-impérialiste répondant à un monde nouveau. Au lendemain des mouvements de libération nationale débouchant sur des indépendances formelles, la révolution patriotique chère à Thomas Sankara était saluée. Pour autant, il semble qu’à l’heure de la globalisation, les chefs d’états

[1] Discours de Thomas Sankara devant l’assemblée générale des Nation-Unies le 4 octobre 1984

[2] Discours de Thomas Sankara devant l’assemblée générale des Nation-Unies le 4 octobre 1984. Il avait pour ambition que le projet révolutionnaire irrigue l’ensemble des peuples exploités. « Notre révolution est ouverte aux malheurs de tous les peuples » disait-il.

[3] Discours du 4 août 1987 à l’occasion du 4ème anniversaire de la révolution, « Notre révolution est d’abord une révolution qualitative ; une transformation qualitative des esprits ».

[4] Discours de Thomas Sankara au huitième sommet du mouvement des pays non-alignés le 3 septembre 1986.

[5] Discours à l’occasion du 4ème anniversaire du discours d’orientation politique du 2 octobre 1987 : «  c’est la que nous verrons les révolutionnaires. Nous les verrons dans les combats économique, social, sanitaire, culturel… »

[6] Discours du 26 mars 1983 : « Il y’a des fonctionnaires qui ne viennent au bureau qu’à 9 heures et qui ressortent à 10 heures 30 pour aller dans leur vergers et surveiller leur villas. Est ce que c’est normal ? »

[7] https://www.youtube.com/watch?v=Q-kHFJITDA4 : A partir de 30 secondes. « Le problème est que le peuple Burkinabais écoute et comprenne qu’il faut travailler et que sans le travail nous continuerons d’être à la traine ».

[8] https://www.youtube.com/watch?v=Q-kHFJITDA4&t=953s : ( 18ème minute).

[9] https://www.youtube.com/watch?v=6ZGSKy2Z7jA

[10] Discours d’orientation politique du 2 octobre 1983

[11] Discours à Ouagadougou le 17 novembre 1986 lors de la visite de François Mittérand

[12] Ibid

[13] Discours de Thomas Sankara devant l’assemblée générale des Nation-Unies le 4 octobre 1984

[14] Discours lors de la visite de François Miterrand à Ouagadougou le 17 novembre 1986

https://www.youtube.com/watch?v=sG3yfZzP6IU

[15] Discours d’orientation politique du 2 octobre 1983

[16] https://www.youtube.com/watch?v=e8PCuwBnhtk

[17] https://www.youtube.com/watch?v=WhtjCxy4GH0 : (40 secondes)

Soulignée par Guy Penne, Conseiller Afrique de F.Mitterand, acteur essentiel des réseaux françafricains à qui il a refusé de sérrer la main lors du sommet France/Afrique de Vittel d’octobre 1983. Voir également l’article de Bruno Jaffré : http://thomassankara.net/guy-penne-thomas-sankara-et-blaise-compaore/

[18] Discours du 4 août 1987 à l’occasion du 4ème anniversaire de la révolution.

[19] http://webdoc.rfi.fr/burkina-faso-qui-a-fait-tuer-sankara/chap-02/

[20] http://thomassankara.net/execution-de-commission-rogatoire-nouvelle-avancee-significative-laffaire-sankara/

[21] Hommage à Che Guevara

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